Le laisser-passer

Laisser passerLe laisser-passer est un coup si fréquent au bridge qu’il est très certainement utile de revenir sur cette manœuvre simple, mais quelquefois mal comprise et surtout utilisée sans véritable objectif. Georges Versini, dans son excellent Dictionnaire du Bridge, Presses Universitaires de France, 1968, dit qu’il s’agit « d’une façon de jouer qui consiste à ne pas prendre une carte de l’adversaire et à lui laisser ainsi faire la levée. Le laisser-passer est d’un emploi extrêmement fréquent dans le jeu avec le mort comme dans le jeu de flanc. [Son] but [est] de couper ou […] de rendre plus difficiles les communications entre les mains adverses. C’est [donc] un jeu de destruction de rentrées ».

Il convient tout d’abord de ne pas confondre le « laisser-passer » avec le « coup* à blanc », qui pourtant lui ressemble beaucoup. Le laisser-passer consiste à ne pas prendre délibérément, alors qu’on pourrait le faire, une levée initiée par l’adversaire. Le coup à blanc est, lui, réalisé lorsque l’on est soi-même à l’attaque de la levée et qu’on la laisse à l’adversaire alors qu’on pourrait prendre. Il s’agit le plus souvent de donner tout de suite, pour des questions de « timing* », un pli que l’on aurait perdu de toute façon plus tard.

Le laisser-passer du déclarant

Le cas, de loin le plus fréquent est celui de l’entame à Sans-Atout (voir le cours  Le laisser passer à SA). Lorsque la couleur d’entame est dangereuse, avec un seul arrêt, par exemple, ou même parfois avec deux arrêts, le déclarant doit couper les communications des flancs en laissant passer de façon Laisser passer 2qu’ils  ne puissent plus exploiter leur couleur longue. Sud joue 3SA et Ouest entame le R. Avec A 3ème, Sud a la possibilité de laisser passer une ou deux fois, de façon que Est, qui est manifestement le plus court à , n’ait plus de cartes dans cette couleur pour en rejouer, au moment où il reprendra inévitablement la main (lors de l’affranchissement des ♣, indispensables à la réussite du contrat). Si les sont répartis 4/4, le laisser passer est inutile car Est-Ouest ne pourront réaliser que 3 levées. S’ils sont 6/2, un seul laisser passer suffira, Est n’ayant plus de au 3ème tour. Mais s’ils sont 5/3 on voit qu’il est indispensable de laisser passer deux fois pour épuiser les 3 d’Est. Bien sûr, tout cela aura été inutile si l’♣A est en Ouest. Mais s’il est dans la main courte à , on aura gagné (une chance sur 2). En règle générale, lorsque l’on possède 5 cartes dans la ligne, il faut laisser passer 2 fois. Avec 6 cartes dans la ligne, une seule fois suffit car la seule répartition dangereuse est en général 5/2, le partage 4/3 étant le plus « normal » et donc le moins dangereux. C’est ce que l’on appelle la « règle des sept » : on compte 7 moins le nombre de cartes de la ligne. Laisser passer 4Le résultat est le nombre de laisser passer à faire. Mais attention : avant de laisser passer, il convient de s’assurer que l’on ne risque rien si le retour* se fait dans une autre couleur ! Voici un exemple instructif. Sud joue 3SA. Entame ♠D. Il semble qu’il n’y ait aucun risque à laisser passer, on arrête les antres couleurs, et RV ne semble pas en danger venant d’Ouest. Voire ! Il suffit qu’Est prenne du ♠R et contre-attaque pour que le contrat, qui était « sur table », soit maintenant compromis, alors qu’en prenant directement de l’♠A du mort, vous pouvez aligner 9 levées.

En règle générale, avec Axx, Rx, ou bien ARx, xx, il faut souvent laisser passer au premier ou au second tour. Avec ARxx, x, il faudra même laisser passer 2 fois. Avec RDx ou RVx il faut laisser passer si la seule rentrée possible est en Est. Avec AVx dans la main du déclarant, il faut presque toujours laisser passer lorsqu’on entame d’un Roi (qui promet la Dame), Ouest ne pouvant rejouer de la couleur sans donner une levée. C’est le coup de Bath*.

Le laisser-passer à la couleur

Il est beaucoup moins fréquent qu’à SA, parce qu’on n’a généralement pas à redouter l’affranchissement d’une couleur longue et aussi parce qu’il y a un risque de coupe.Laisser passer 5 Parfois cependant, ce sera indispensable. Après l’ouverture d’1 en Ouest, Nord-Sud atteignent le contrat de 4. Ouest entame de l’♣A et continue du R. Le coup semble dépendre uniquement de la place du ♠R. Mais Sud augmente considérablement ses chances en laissant passer le R. En effet, s’il perd au ♠R (malgré l’ouverture en Ouest…), Est, qui n’a que 2 , n’en aura plus à renvoyer. Bien sûr, il y a un risque de coupe par Est au second tour de , mais la répartition 6/1 est beaucoup moins fréquente que la distribution 5/2. Un autre cas fréquent de laisser-passer : lorsqu’on envisage un squeeze* (voir l’article : Le squeeze à la portée de tous ?), le laisser passer à l’entame sera la meilleure façon à SA comme à la couleur, de réduire* le compte.

Le laisser passer du flanc

Laisser passer 6Il est extrêmement fréquent, de formes très diverses. Voici une donne où la défense doit utiliser deux formes de laisser passer, la première destinée à empêcher le déclarant de se créer une rentrée au mort, l’autre a simplement pour but de détruire une rentrée. Sud joue 3SA sur entame du ♠9. Le déclarant joue le ♠10 du mort. Si Est prend de l’♠A, Sud jette sa ♠D pour se créer une rentrée au mort et il ne peut plus perdre. Est doit donc laisser passer, mais cela ne suffit pas pour provoquer la chute. Lorsque Sud joue le ♣V, passant le 3 du mort, Est doit laisser passer et ne prendre qu’au tour suivant, si Sud refait l’impasse. Enfin, lorsque Sud, qui a surmonté le ♠10 de la ♠D à la 1ère levée, joue le ♠R, est devra encore laisser passer, et ainsi Sud chute d’une ou deux levées.

Dangers du laisser passer

L’inconvénient du laisser-passer c’est qu’il fait perdre un temps*. L’adversaire, à qui on a laissé la main, peut en profiter pour attaquer une couleur nouvelle. Il est fréquemment difficile de savoir s’il faut prendre ou laisser passer. Pour les flancs, le problème est encore plus délicat, car le déclarant pet tendre un piège en jouant une couleur qu’il ne cherche pas à affranchir mais où il espère « gratter* » une indispensable levée. Mais ne doutons pas qu’à l’avenir, vous prendrez le plus souvent la bonne décision.

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10 commentaires sur “Le laisser-passer

  1. Monsieur,
    Admirable! Je suis nouveau dans votre galaxie. Je fais du bridge de salon depuis de très nombreuses années et j’ai vainement cherché à trouver une présentation claire, progressive, éventuellement évolutive et didactique. Il est bien possible que je l’aie trouvée dans votre « Comprenez le bridge »!
    N’arrivant pas à lire et encore moins à travailler directement sur un écran d’ordinateur, j’ai donc fait des tirages de toutes vos fiches dans les rubriques « Débutants – Enchères et Jeu de la carte ». J’ai créé des classeurs correspondants en respectant votre classement de formation progressive. Cela m’a amené à ajouter sur vos fiches les références informatiques que vous leur donnez, en les portant aussi sur l’indication de chaque fiche que vous annoncez comme formant un cours. Je ne pense pas que je ferai systématiquement des tirages pour les exercices et évidemment pour le dictionnaire où le support papier me parait moins indispensable. Je m’interroge par contre sur la méthode de classement pour les « nouveaux commentaires » ou « les nouveaux articles » (leur différence ?) comme pour le texte que nous venons de recevoir (« Le laisser-passer ») et qui est indiqué comme « publié dans « débutants-jeu de la carte ». Conseillez-vous de les mettre en fin de rubrique?
    Votre extraordinaire travail semble avoir été construit principalement pour servir de support aux différents temps de formation. Cette méthode entraîne des retours en arrière bien nécessaires. Mais à ce stade de ma découverte de votre œuvre, je me dis que lorsque j’aurai suivi vos différents temps de formation, j’aurai peut-être aussi envie de regrouper les fiches non uniquement par temps de formation mais aussi par thèmes. L’aller-retour entre les deux méthodes de classement serait grandement facilité par l’inscription des références informatiques sur chaque fiche.
    Pour l’instant, je suis tout à l’enthousiasme de posséder un ouvrage qui va me permettre de mieux structurer et très largement compléter mes connaissances du jeu.
    Je ne sais comment vous remercier?
    Bonne fin d’année 2015.

    • Cher ami bridgeur,
      Merci pour vos compliments. le laisser-passer est en effet une méthode de base, qui comme toujours, peut poser des problèmes si on l’emploie systématiquement. Classez-le dans « les plans de jeu à SA », car c’est là qu’il est le plus fréquent. Et d’ailleurs, maintenant que vous en avez entendu parler, vous pourrez, j’en suis sûr, ne plus jamais y revenir ! Vous y penserez comme possibilité, à chaque donne.
      Bien cordialement,
      Olivier CHAILLEY

  2. Cher monsieur,
    Sur l’ouverture d’1♣, la plupart des joueurs répondent 1♦ dès qu’ils ont 6H, avec 3 cartes à ♦ (pas de majeure 4ème, pas 5 cartes à ♣), sans intervention adverse. Cela me pose un peu problème pour la redemande de l’ouvreur…
    – S’il n’a pas un unicolore d’au moins 6 cartes dans sa couleur d’ouverture ♣trèfle (qui permet de la répéter).
    – S’il n’a pas une main régulière avec arrêts ♥ et ♠ incitant à jouer SA.
    Que dire ?
    Certains m’ont dit avoir choisi -de ce fait- de dire 1♦ seulement avec 5 cartes à ♦ pour permettre de trouver un fit ♦ de 3 cartes chez l’ouvreur (inconvénient : se taire de 6 à 7H, ne pouvant dire 1 SA à moins de 8H).
    Merci d’avance pour votre éclairage.

    • Cher ami bridgeur,
      Je ne peux que me répéter encore et encore. Jouez le SEF, et relisez ce que j’écris à longueur de cours… Sans couleur ♦, sans couleur majeure et sans fit ♣, deux réponses seulement : 1♦ de 5HL (et non 6 comme vous semblez le penser) à 7HL, 1SA de 8 à 10HL (voire 11). Je n’ai JAMAIS DIT qu’il fallait des arrêts majeurs pour dire 1SA (ou alors dites-moi où !). Cette croyance est à l’origine d’énormément de fautes chez les débutants. Sur 1♣, 1SA (8 à 10HL) décrit une répartition et rien d’autre, sur 1♦, 1♥ et 1♠, 1SA (6 à 10HL) est « fourre-tout » ou « poubelle ». D’ailleurs, comment voulez-vous avoir deux arrêts majeurs avec 6 points, ou même 8 ?
      Vous me parlez de « la plupart des joueurs » ou de « certains joueurs », eh bien !, « la plupart des joueurs » et « certains joueurs » ont TOUT FAUX. Voyez l’article N’écoutez pas les conseilleurs ! Et jouez un bridge SIMPLE !
      Je suis désolé d’avoir été un peu brutal, mais j’espère qu’ainsi, la leçon sera COMPRISE (nom du site : Comprenez le bridge).
      Bien cordialement,
      Olivier CHAILLEY

  3. Cher monsieur,
    Le joueur N°4 est en position de REVEIL. Vous donnez en REVEIL, les différentes tranches d’enchères à SA, et vous dites réveil par 2SA directement avec 17-18HL. OK. ET si j’ai une belle couleur 5eme à ♠ et aussi 17-18HL, pourquoi X, et ne pas dire de la même façon (« enchère à saut ») 2 piques ? La main serait bien mieux décrite, non ?
    En fait, pour aller plus loin, toute belle couleur pourrait faire l’objet d’une nomination directe avec saut ; et même double saut si on a une main supérieure à 18DH et 6eme par ARD.
    Qu’en pensez-vous ?
    Merci.

    • Cher ami bridgeur,
      Comme disait San-Antonio, moi, vous me connaissez ! Je joue le SEF, et rien que le SEF. Voir l’article correspondant. Vous êtes libre, avec un PARTENAIRE ATTITRÉ prêt à alerter* toutes vos enchères, de jouer ce que vous voulez… Je vous rappelle tout de même le principe des réveils, qui est LOGIQUE et que vous pouvez retrouver dans les cours sur la question, sans jamais rien apprendre, mais en « Comprenant le bridge ». Les réveils se faisant avec en moyenne 4 à 5 points de moins que les interventions, il faut 4 à 5 points de plus au n°2 pour les réponses au n°4. C’est aussi simple que cela. Alors, le X « toute distribution », qui en intervention est à 18HL est ici à 13-14HL. C’est pourquoi, l’annonce d’une couleur est toujours inférieure à ce chiffre, même avec un saut (6 cartes et 11H max = 13HL) ou un double saut (7 cartes et 10H max = 13HL). 4♠ est une enchère de barrage comme le 4♠ d’ouverture (8 cartes, 9H et 13HL). Ces enchères annoncent des longueurs et non des points (Loi des Levées* totales de Jean-René Vernes). On a fait une exception pour 2SA, qui s’annonce d’ailleurs aujourd’hui avec 16 à 19HL (et non 16 à 18HL). Pour les enchères à la couleur plus fortes, contrez et attendez le tour suivant, vous devez une nouvelle enchère (comme pour le « contre toute distribution ») si vous avez la valeur d’une ouverture ou plus. D’autre part, faire des sauts avec des points, en règle générale, au bridge, mange de l’espace et il n’en reste plus pour explorer les chelems. C’est ce que l’on appelle la « loi de la vitesse acquise ».
      Au total, restez dans le système que joue tout le monde, et vous vous en porterez nettement mieux !
      Bien cordialement et bridgeusement à vous,
      Olivier CHAILLEY

  4. Cher Monsieur,
    Dans le premier exemple de l’article « Le laisser-passer », il me semble que c’est l’utilité de la manoeuvre dépend de la position de l’as de trèfle (et non pas de celle de l’as de coeur qui est en sud).
    Merci pour votre travail et son partage.

  5. Cher Monsieur,
    Dans le premier exemple de l’article « Le laisser-passer », il me semble que l’utilité de la manoeuvre dépend de la position de l’as de trèfle (et non pas de celle de l’as de coeur qui est en sud).
    Merci pour votre travail et son partage.

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