N’oubliez pas d’alerter !

Combien de fois entend-on à la table « Le texas ne s’alerte pas ! » ou bien « le 2 faible ne s’alerte plus » ? Ces réflexions sont parfois vraies, mais le plus souvent inexactes, surtout dans leur compréhension. Il importe de revenir sur ce qu’est l’esprit de l’« alerte », et son utilité dans le cours des enchères. Je me suis inspiré dans cet article, à la fois de mon expérience à la table, et des explications détaillées que Michel Maître, arbitre national, a excellemment données dans la revue « Le Bridgeur » dans les années 1995. Des précisions supplémentaires ont été introduites en 2000 par la Fédération Française de Bridge (FFB).
Le règlement du bridge, et c’est bien normal, stipule que tous les joueurs autour de la table doivent comprendre le déroulement des enchères, les partenaires comme les adversaires. Ceci est vrai, même si, comme le voudrait le règlement, une feuille de conventions est mise à la disposition des adversaires ou si vous avez expliqué les particularités de votre système avant le début du jeu. Mais même si vos adversaires ont lu votre feuille en long et en large, vous devez alerter tout ce qui n’est pas immédiatement évident pour eux. Ils ne vont pas apprendre en deux minutes ce que votre partenaire et vous-même avez mis cinq ans à mettre au point…
Le principe est simple (article 58A) : « Toute enchère artificielle ou inusuelle, ou toute enchère naturelle dont le sens inattendu pourrait surprendre les adversaires, doit être alertée ». A connaître, en complément : « La procédure d’alerte ne doit être utilisée que pour les enchères ; en aucun cas, elle ne doit être appliquée pour signaler une convention de jeu de la carte. Les conventions de jeu de la carte doivent être, par contre, explicitées avec précision sur la feuille de conventions ». On trouve dans le Système d’Enseignement Français (SEF), décrite en Annexe VI, une liste non exhaustive d’enchères qui généralement ne nécessitent pas d’alerte. Souvenez-vous tout de même que les enchères d’essai, l’utilisation de la troisième ou quatrième couleur forcing, les Texas, les ouvertures en canapé et les contres non punitifs doivent être alertés, y compris le contre Spoutnik, inclus dans le SEF, et à l’exception des contres d’appel simples de premier tour.
Tout ceci mérite quelques compléments. Soulignons d’abord qu’on n’alerte pas une convention. Celle-ci n’a pas d’oreille… « Alerter un texas » est une hypallage ou une métonymie qui signifient « alerter les adversaires qu’il s’agit d’un texas ». On alerte donc quelqu’un, et non une enchère.
– Qui alerte ? Evidemment pas celui qui produit l’enchère, mais son partenaire. Et à ce propos, il est parfaitement interdit de signaler à son partenaire qu’il a oublié d’alerter, que ce soit en parlant ou par des mimiques plus ou moins expressives. Il est également interdit de donner spontanément l’explication d’une enchère que l’on vient d’alerter. On doit simplement s’assurer que l’adversaire a bien vu l’alerte.
– Qui doit être alerté ? Tout adversaire dont vous soupçonnez qu’il puisse ne pas comprendre parfaitement votre enchère. Si tout le monde joue le SEF, pas de problème : les enchères usuelles ne s’alertent pas (tout de même, n’oubliez pas les contres non punitifs ni les Texas). Mais si vous êtes devant des débutants, ou des étrangers qui jouent le ♣ polonais, alertez tout ! Les phrases genre « ça ne s’alerte plus » ou « on n’alerte pas le Blackwood » n’ont donc pas de sens. On devrait dire : « Ces adversaires-là n’ont pas besoin d’une alerte pour telle enchère, mais ceux-ci doivent au contraire être alertés ». Ceci souligne l’importance des mots « sens inattendu » de l’article 58A mentionné plus haut. Ceci dépend évidemment de ce que vous savez de vos adversaires et de ce qu’ils savent de vous… !
– Quand doit-on demander à l’auteur de l’alerte ce qu’il a voulu signaler ? Après une alerte des adversaires, rien ne vous oblige à demander quoi que ce soit. Mais cette attitude n’est pas raisonnable, car cela pourrait vous apporter des renseignements précieux. Voici ce qui est (fortement) recommandé : Si l’alerte peut influencer vos propres enchères, demandez les explications à votre tour d’enchères. Sinon, attendez la fin des enchères, mais ne restez pas sans explication. Remarque : Si vous n’êtes pas l’entameur, vous devez attendre l’entame, carte face cachée, de votre partenaire, et demander alors les explications attendues. Le partenaire peut maintenant retourner sa carte d’entame, après votre feu vert.
Quelques exemples pour bien comprendre ce que l’on doit alerter ou non. En principe, les enchères naturelles ne s’alertent pas. Mais l’évolution des habitudes et la diffusion générale de certaines conventions rendent l’alerte de certaines enchères naturelles indispensable :
– Vous ne jouez pas le Stayman (personne ne peut vous y obliger) et, sur 1SA, 2♣ est faible et naturel ; vous devez alerter, parce que cette enchère naturelle est aujourd’hui inusuelle.
– Vous intervenez à 2♠ sur l’ouverture d’1♣ adverse. Si cette enchère est naturelle, indiquant uniquement des Piques en nombre inconnu et en force indéterminée, il n’est pas nécessaire d’alerter. En réalité, cela n’est jamais le cas en pratique. Cette enchère est conventionnellement zonée. Il s’agit soit d’un deux faible, soit d’une ouverture avec six cartes, soit encore, comme cela se pratiquait couramment il y a trente ans, d’un 2 fort à Pique. De plus, on peut moduler en fonction de la vulnérabilité. Aujourd’hui, on entend de plus en plus souvent : « 2♠ faible toute formation ». Dans ce cas apparemment simple, 2♠ peut donc avoir, en force, de multiples significations différentes et aucune d’entre elles ne ressort à l’évidence. Michel Maître pense que cette enchère doit être alertée.
Le bridge n’est pas et ne doit pas être une partie de cache-cache. Tout ce que vous avez appris par une enchère, vos adversaires doivent le savoir également et complètement. De ce qui précède, vous déduisez maintenant clairement tout ce que vous devez alerter à l’intérieur de votre système et de vos conventions. Des détails qui peuvent paraître insignifiants doivent absolument être alertés. Voici des exemples peu évidents :
– Après 1SA-passe, votre partenaire : 2♣ (Stayman). Le SEF stipule que l’on a toujours dans ce cas une majeure exactement 4ème. Si ce n’est pas toujours le cas (parce qu’on fait le texas à 2SA, par exemple), l’ouvreur doit alerter. De même, si vous jouez le Stayman 3 réponses, ou le Stayman fort, c’est le répondant qui doit alerter la réponse à son 2♣.
– Les changements de couleur à saut dans le silence adverse doivent toujours être alertés. En effet, de nombreuses paires jouent cette enchère faible, d’autres forte et précise. Il est évident que les adversaires doivent le savoir.
– La réponse de 1SA après une ouverture de 1♠ en troisième position peut aller jusqu’à 11 points, mais seulement si vous jouez la convention Drury, dont c’est une inférence. Il faut donc alerter « Mon partenaire peut avoir jusqu’à 11 points d’honneurs ».
– Etc., etc.
Voici une erreur très souvent commise par les débutants : ils viennent d’apprendre leur système, ont bien compris le fonctionnement de l’alerte, et ils s’imaginent donc avoir compris l’enchère adverse, même alertée ! Exemple : après 1♣-1-1SA, le répondant dit 2♣ dûment alerté par l’ouvreur. Silence dans les rangs. A la fin des enchères : « Vous ne voulez pas connaître le sujet de l’alerte ? ». « Oh ! Ça va, c’est un Roudi, je connais ! ». En réalité, il s’agissait d’un 2♣ ping-pong ou d’un 2♣ double-deux. Il faut savoir qu’il est interdit à l’auteur d’une alerte de donner une explication qu’on ne lui demande pas. Il commet déjà donc un écart en vous prévenant (pourtant gentiment). Ma recommandation est donc, comme déjà mentionné plus haut, de toujours demander des explications détaillées. Ici, si on vous répond : « Roudi », OK, vous savez…
En conclusion , voici les termes exacts des lois 40B et 75 :

LOI 40
CONVENTIONS ET AGRÉMENTS
ENTENTE ENTRE PARTENAIRES
Loi 40 B – Entente secrète entre partenaires interdite.
Un joueur ne peut pas faire une déclaration ou un jeu de la carte basés sur une entente spéciale entre partenaires, à moins que la paire adverse ne puisse en comprendre la signification de manière raisonnable, ou que son camp n’explique l’utilisation d’une telle enchère ou d’un tel jeu (en accord avec les règlements de l’organisme responsable).

Loi 75
AGREMENTS SPÉCIAUX ENTRE PARTENAIRES
Les agréments spéciaux entre partenaires, explicites ou implicites, doivent être complètement et librement à la disposition des adversaires.

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9 commentaires sur “N’oubliez pas d’alerter !

  1. Cher Monsieur,
    Bravo pour vos explications, elles sont très claires. Pourtant, sur quelques points, je n’ai pas trouvé de réponse. J’ai été confronté cette semaine à deux situations d’alerte qui m’ont un peu énervé. Voici la première : Faut-il alerter une enchère pour signaler que l’enchère alertée n’a aucune signification conventionnelle ? !!!!! Je m’explique : je suis 2ème série trèfle. Je joue contre 2 joueurs 1ère série trèfle. Je suis en Sud. Est ouvre de « 2♦ multi », son partenaire alerte normalement et m’explique tout. J’ai 20H dans ma main (4 ♠, 2 ♥,2 ♦ et 5 ♣). Je me sens obligé de parler : je contre. Mon partenaire n’alerte pas (nous n’avons pas de convention pour cette situation : dans ce cas, on s’en remet à notre bon sens). Ouest (qui est par ailleurs arbitre) nous dit que Nord aurait dû alerter mon contre car c’était un contre d’une enchère artificielle ! soit, acceptons, mais la seule explication qu’il aurait pu donner était « ce n’est pas un contre punitif » (!) sans autre explication supplémentaire puisqu’on n’avait aucune convention particulière correspondante.
    Plus généralement (c’est ma deuxième interrogation), quand un adversaire nous demande une explication sur l’enchère de notre partenaire, peut-on lui répondre « je n’ai rien de plus à dire au sujet de cette enchère » ? (on ne va tout de même pas lui dire comment on interprète l’enchère de notre partenaire !)
    Germain

    • Cher ami bridgeur,
      Un contre inhabituel non punitif doit en effet être alerté. Ceci dit, dans le cas présent, votre contre, sur une enchère artificielle, était justement punitif : si en effet on avait joué 2♦ contrés, vous auriez probablement ramassé un top ! De ce fait, l’absence d’alerte, à mon sens, n’aurait pas été une faute. Ceci dit, Nord doit donner des explications à toute demande d’explication, enchère alertée ou non. L’alerte, elle, est là pour prévenir justement que l’enchère du partenaire est inhabituelle, ou bien peut ne pas être comprise. Vous me dites textuellement : « on ne va tout de même pas lui dire comment on interprète l’enchère de notre partenaire ! ». Eh bien, justement, si ! : l’adversaire doit comprendre les enchères exactement comme vous les comprenez. Sinon, à quoi servirait d’alerter ? Et si, par la suite, il s’avère que l’explication donnée était fausse (erreur d’interprétation, par exemple), il doit y avoir un arbitrage (par un arbitre indépendant, cela va de soi). Dans le cas présent, sur 2♦ multi, votre contre signifiait-il un beau ♦ avec lequel vous pourriez vous défendre ? Simplement des points ? A partir de combien de points est-il « toute distribution » ? Votre partenaire pouvait répondre facilement : « il a soit de très beaux ♦, soit beaucoup de points ». Je pense que cela aurait satisfait vos adversaires. 2 remarques au passage : 1°) il faut mettre au point avec votre partenaire une défense contre le 2♦ multi. 2°) Vous aviez aussi la possibilité de « voir venir », en laissant les adversaires s’enferrer dans leur jeu manifestement faible, et ensuite contrer… punitif (car à partir de 2♠, vous tirez sur tout ce qui bouge !) !
      Bien cordialement,
      Olivier CHAILLEY

      • merci pour votre réponse. C’est très clair.
        J’ai été satisfait par la possibilité de donner l’interprétation d’une enchère en indiquant plusieurs significations possibles.
        (Je suppose que dans ce cas, il est légitime de taire quelle est l’interprétation que l’on privilégie en fonction de son propre jeu).
        Cependant, pour une enchère ne faisant pas partie de conventions spéciales préétablies entre les partenaires, il me parait sévère de sanctionner si l’explication donnée n’est pas bonne ou plus exactement incomplète : il est en effet peu probable que les deux partenaires soient complètement en phase pour chaque annonce ; de plus le partenaire est alors tout autant trompé que l’équipe adverse.

    • J’insiste, dans mon article, sur le fait que TOUS les « contre » doivent être alertés (sauf les contres directs du n°2). A fortiori si dans votre club tout le monde ne joue pas la même chose ! Il s’agit de prévenir votre adversaire qu’il ne comprend peut-être pas la même chose que votre partenaire…

    • Je répète ce que j’ai dit, je crois, à longueur d’article : toute enchère qui risque de ne pas être comprise par vos adversaires doit être alertée. 2♣ en intervention (ou en réveil) sur une ouverture d’1SA pouvant être n’importe quoi (naturel, par exemple…) doit EVIDEMMENT être alerté. Sans alerte, cette enchère doit être considérée par les adversaires comme NATURELLE. Et si ce n’est pas le cas, l’arbitre peut sanctionner le « défaut d’alerte ».

  2. Un détail d’exécution : j’ouvre d’1SA en Sud, Ouest contre, Nord hésite à peine et met un 2♣ Stayman, Est finit par mettre le carton d’alerte mais refuse de répondre à mon partenaire sous prétexte qu’il a déjà fait son enchère (!) puis passe et répond à ma demande d’explication que je formule avant d’enchérir : « C’est une longue, à préciser » (convention sournois). Je poursuis ma demande par « Et que deviennent les 2X dans ce cas ? » « Ah, alors dans ce cas le 2X, c’est autre chose ! » Point.
    1) Est pouvait-il refuser de répondre à Nord, alors qu’il a trainé pour mettre le carton d’alerte ?
    2) N’aurait -il pas du décrire complètement la convention et notamment ce que devenaient les enchères 2X (des bicolores, ai-je appris par la suite) ?

    • Question n°1 : L’alerte étant destinée à celui qui va enchérir doit être posée immédiatement. Ceci dit, Nord avait le droit de demander ce que signifiait ce contre, et il ne l’a pas fait. Donc, il l’a pris pour un contre punitif (c’est la signification du SEF). L’alerte tardive doit entraîner deux conséquences : l’appel à l’arbitre (s’il y en a un), et surtout le retrait de l’enchère de 2♣ jusqu’à ce que Est donne l’explication correcte, qu’il doit fournir obligatoirement, sous peine d’être sanctionné pour « défaut d’alerte » (voir le Code). Nord peut alors choisir une autre enchère s’il le désire, ou maintenir son 2♣ Stayman.
      Question n°2 : La convention n’a pas à être expliquée complètement, car on n’est pas dans une cours d’enseignement. Seule la signification exacte de l’enchère doit être précisée, ici « unicolore non précisé, au moins 6ème (par exemple) ».
      Remarque : Dans la plupart des clubs, et en compétitions FFB « espérance » et « promotion », le Landy « sournois » est interdit (car trop déstabilisant pour les adversaires).

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