Le squeeze à la portée de tous ?

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César Baldaccini, dit César (1921-1998)
Compression-Honda
Un squeeze réussi ?

A la demande de quelques (fidèles ?) lecteurs, nous abordons aujourd’hui une question qui est de celles qui font très peur au bridgeur moyen : le squeeze. Or, il n’y a rien de véritablement sorcier dans cette excellente technique. Dans son livre Améliorez votre jeu l’atout, Marc Kerlero donne par dérision la définition suivante du squeeze (pron. skouise) : « Nom masculin d’origine britannique signifiant étranglement, [étouffement, compression]. Manœuvre mystérieuse, à la limite de l’ésotérisme, permettant à un demi-dieu de tirer une levée du néant, sous les regards émerveillés d’une foule prosternée à ses pieds ». En réalité, le squeeze est une manœuvre assez simple, et surtout beaucoup plus fréquente qu’on ne le croit. Terence Reese, auteur avec Patrick Jourdain d’un excellent livre sur la question (Squeeze made easy, malheureusement non traduit en français) estime qu’il y a matière à squeeze dans une donne sur six ou sept. Bien entendu, peu d’entre ces squeezes seront couronnés de succès. Mais lorsque cela se produit, une fois sur trois ou quatre, quelle jouissance pour celui qui l’a « monté » ! Remarque : beaucoup de squeezes sont réalisés à l’insu même de leur auteur, ne serait-ce que parce que la défausse obligatoire a considérablement gêné un des joueurs de flanc, qui s’est alors trouvé squeezé. Nous appelons ces squeezes « le squeeze de Monsieur Jourdain » (pas Patrick, cité plus haut : celui de Molière).

Lors du déroulement d’une donne de bridge, en défense, on s’aperçoit vite que l’on ne peut toujours garder les cartes que l’on voudrait : un Valet 4ème à côté d’une Dame troisième, accompagnés d’une petite carte permettant de renvoyer la main à son partenaire, par exemple. Un moment arrive où il faut bien, lorsqu’une couleur que nous n’avons pas est jouée par le déclarant, défausser une de ces précieuses cartes, nous obligeant à choisir quelle partie de notre défense nous allons abandonner. Lorsque le partenaire possède également de quoi « arrêter » une de ces couleurs, on choisit d’abandonner celle-là en comptant sur lui. Mais si l’on est tout seul à détenir toutes ces « gardes », il n’y a plus qu’à subir la pression et choisir la sauce à laquelle nous serons mangés. C’est là que nous sommes étranglés, squeezés. Les théoriciens du bridge ont su décrire les différentes situations où cela se produisait, ainsi que systématiser le jeu du déclarant pour que cet étranglement devienne irrémédiable. Jusqu’en 1950 environ, les bridgeurs ignoraient tout du squeeze, considéré même par certains anglo-saxons comme n’étant pas fair-play. Le squeeze est devenu un vrai compartiment de notre jeu en 1954 quand Bertrand Romanet publia son fameux ouvrage Tout le squeeze.

Vous avez déjà pu vous rendre compte que la situation générale du squeeze est quotidienne : à chaque fois que la pression combinée du déclarant et du mort ne s’adresse qu’à un des joueurs du flanc, qui ne peut supporter seul ces attaques bilatérales. Remarquons tout de suite qu’un squeeze sera d’autant plus facilement monté par le déclarant que le flanc aura bien décrit sa main : barrage, bicolore précisé, etc. Ces enchères souvent sophistiquées et faites pour gêner le camp de l’attaque se retournent alors contre leurs auteurs par un véritable effet boomerang au jeu de la carte.

Squeeze 1

Fig. 1

Même sans être un grand joueur de bridge vous êtes sûrement arrivés un jour ou l’autre à une fin de coup du genre de la fig.1. A première vue, le déclarant Sud n’a que deux levées, et Ouest doit bien en réaliser une. Mais lorsque Sud joue l’As de ♣, Ouest est contraint de défausser quelque chose, et en fonction de sa défausse, Nord réagira : Si Ouest défausse l’As de , Nord se débarrasse du Valet de ♠, et si Ouest jette un ♠, Nord défausse le Roi de . Sud gagne donc les trois levées. Vous voyez que la pression sur Ouest venait des deux côtés, Nord et Sud, tandis qu’Est « ne joue pas ». Rien n’aurait été possible si les Piques avaient été en Est, par exemple. Toutes les conditions du squeeze sont ici réunies : il y a deux cartes de « menace », le R et le ♠V, dirigées contre le même défenseur, Ouest, qui détient les deux « gardes » (A et ♠R). Sud possédait une carte « squeezante », l’♣A. Et il y avait une communication entre le déclarant et le mort. De plus, la situation était serrée, étouffante, inconfortable pour Ouest, bien obligé de fournir une carte pour cette levée. Les quatre conditions du squeeze étant réunies, Sud n’avait plus qu’à le réaliser. On peut presque affirmer que vu comme cela, le squeeze est « simple comme bonjour ».

Squeeze 2

Fig. 2

Une autre façon de mettre le lecteur dans l’ambiance du squeeze est illustrée ci-contre. Il ne s’agit pas cette fois d’une « fin de coup », mais d’une sorte de « flash visuel » que l’on peut repérer dès le début des hostilités (fig. 2). et ♠ ne peuvent fournir à l’évidence que 3 levées chacun en cas de partage 4-2 (le plus fréquent).

Pour gagner une levée, il vous faut donc trouver une des deux couleurs, que vous pouvez « tester » successivement, répartie 3-3. Cela arrivera souvent. Mais ne peut-on tenter d’améliorer les chances de succès, et gagner une levée si elles sont tous les deux réparties 4-2 ? Si, mais à condition qu’un seul des défenseurs détienne les deux Valets longs (au moins 4èmes) : c’est possible par exemple si Est n’a pas répondu au 2SA d’intervention de son vis-à-vis (bicolore mineur : boomerang !), ou même tout simplement par hasard. Dans ce cas, vous squeezez ce défenseur en jouant d’abord l’A, squeezante. Il faudra bien qu’il lâche une de ses cartes en majeures. Au total, vous aurez de toute façon amélioré vos chances de succès, en gros 65% contre un peu plus de 50%. Repérez bien qu’une fois de plus, c’est un seul défenseur qui est menacé par deux couleurs de l’attaque, car il est seul à détenir les deux gardes. L’autre se contente de soupirer en regardant son partenaire s’étrangler.

squeeze 3

Fig. 3

Voici un exemple de donne complète (fig. 3), tirée de Squeeze play made easy (op. cit.). Sud a ouvert (léger !) de 1SA avec 15HL, Nord très optimiste, après des enchères qu’il vaut mieux ne pas rapporter, annonce 7SA ! Il a tout de même 17HL… Ouest entame du ♠R. A l’examen, la situation n’est guère brillante. Vous comptez 12 levées de tête (6SA aurait été un assez bon contrat, déjà exagéré avec 32HL dans la ligne), sauf répartition catastrophique à . Aucune impasse, aucun placement de main (vous jouez 7SA !) ne peut vous sauver. Espoir, très ténu d’ailleurs, le squeeze. Le compte y est : vous avez votre objectif moins une levée. Cette condition, dans les squeeze en général, est destinée à ce que l’adversaire n’ait pas de possibilité de (carte de) sortie, et on y arrive en lui laissant, en début de coup, les levées auxquelles il a droit. Cela s’appelle la réduction du compte. Ici,  cette condition est déjà spontanément remplie par votre (stupide ?) contrat. Reprenons : avez-vous des menaces ? L’une d’entre elles est évidente, désignée par l’entame : le ♠V. Elle pourra sans peine être dirigée contre la ♠D (garde, en Ouest). L’autre ne peut être que le V ! Cette menace est dirigée à la fois contre le Roi et la Dame de , qui doivent donc être réunis… Et de plus, il est impératif que ces gardes soient du même côté que la ♠D, en Ouest, qui doit donc détenir absolument Roi et Dame de également. C’est une « hypothèse de nécessité ». Vous voyez que les chances que votre squeeze aboutisse sont minces. Mais il n’y a pas d’autre possibilité de vous en tirer… Donc, en tout cas, il convient de garder absolument jusqu’à la fin du coup l’As et le Valet de , ainsi qu’un petit dans la main pour aller chercher les  au mort. Vous gardez ainsi une communication (AV, avec le 9 sont donc la menace communicante). Maintenant, il vous faut une squeezante. Facile, on a le choix : le dernier ♣ ou le dernier . Mais il est plus confortable et souhaitable que la squeezante soit du côté de la menace isolée, qui est ici le ♠V. La squeezante sera donc le ♣10. Il faut maintenant jouer pour que vous arriviez à la fin de coup suivante (dernière figure),Squeeze 4 que vous pouvez (sans peine ?) visualiser à l’avance, en terminant en Sud à trois cartes de la fin. Lorsque vous jouerez votre dernier ♣ (défausse, en Nord, du 9♠), Ouest ne peut que rendre les armes ! S’il défausse la ♠D, vous faites votre ♠V, puis votre A. Si au contraire il défausse la D, vous jouer vers AV. Voilà un 7SA volé, mais qui aura peut-être été mérité au final par votre brillant jeu de la carte !

Pour en savoir plus sur les squeezes, reportez-vous aux cours mis à votre disposition (jeu de la carte → 1ère série → jeu du déclarant), où vous trouverez en outre une bibliographie plus complète : Squeeze simple (1)Squeeze simple (2).

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8 commentaires sur “Le squeeze à la portée de tous ?

  1. Je ne pratique le bridge que depuis un an et 4 mois. Cet article m’a beaucoup apporté, d’autant plus que je prends juste conscience de la nécessité d’élaborer mon plan de jeu en tenant compte des annonces des adversaires. Auparavant j’étais complètement enfermée dans le souci de faire des enchères correctes !!!!
    Quelle joie de pratiquer ce jeu et merci !

  2. Cher Monsieur Chailley,
    J’avais pourtant lu et relu maintes fois cet article, comme certainement des douzaines d’autres personnes ! Mais je pense y avoir trouvé une coquille qui aurait échappé à l’attention générale ! Dans le troisième paragraphe, celui qui commence par  » Vous avez déjà pu… « , vous mentionnez  » la pression combinée du déclarant et du flanc « , alors que vous vouliez certainement dire « du déclarant et du mort ».
    Hé hé hé, je suis aussi excitée que le jour où j’ai réalisé mon premier squeeze !
    Bien à vous,
    Virginie

  3. Cher Monsieur,
    J’ai joué cette donne lundi dernier je crois, et si je suis plutôt contente de mon plan de jeu, qui est en rapport avec votre article, je reste très insatisfaite des enchères. Auriez-vous le temps d’exprimer votre avis d’expert ?
    Donneur S, NS vuln.
    —————-N : ♠- ♥A7432 ♦84 ♣RV9842
    O : ♠ADV1053 ♥D ♦6532 ♣A10 E : ♠8742 ♥V1086 ♦V107 ♣75
    —————-S : ♠R96 ♥R95 ♦ARD9 ♣D63
    –S—-O—-N—-E–
    1SA–2♠– X*– passe (*)conv. Texas ♣
    3♣ – – – et on en reste là, hélas.
    Entame… ♠A (!), qui me donne d’emblée 1 levée indue. L’avez-vous assez répété ! Mais mes adversaires n’ont pas lu votre site. Tant pis pour eux !
    A la tête de 11 levées, je perds l’♣A mais je fais le ♦9 si ♦V10 sont 2nd ou 3èmes. Ce qui est le cas sur cette donne. Mais je ferai aussi le ♦9, si le ♦V ou le ♦10 sont 4èmes en compagnie de 3 Coeurs ! Il suffit par exemple d’échanger le ♥6 et le ♦6 entre Est et Ouest pour avoir cette situation.
    Squeezante le dernier ♣, menace isolée le ♥7 (avec la squeezante), menace communicante le ♦9 (en face de la squeezante). Le compte est d’office réduit à 12 quand on concède l’As d’atout. J’ai donc coupé l’entame, purgé les atouts, récupéré la main après la concession de l’♣ (Est a retourné atout mais tout autre retour était aussi bon, encore un bienfait de l’entame), encaissé le ♠R et ♥AR avant de jouer tous mes ♣. Le 13ème ♥ ne se montrant pas, je suis retournée en main jouer mes ♦. Grâce à ce squeeze (inutile !) et cette entame, j’ai eu la satisfaction de réaliser 3♣+3… quand les autres ont fait 3SA, 4♥ ou même 5♣ simplement en tirant ♦ARD sans se poser de question.
    Que pensez-vous des enchères ? Ouest peut-il intervenir jusqu’à 3♠ ? En Sud fittée ♣ et maxi, dois-je dire 4♣ à saut, ou 3SA avec l’arrêt ♠ ? Nord a-t-il raison de faire le Texas ♣ alors qu’il a 5 cartes à ♥, certes assez médiocres ? Nord doit-il mettre 5♣, ou au moins relancer les enchères à 3♥ (ou 3♠ en cue bid) plutôt que passer misérablement ? (Pour info, avec ce partenaire, je ne jouais ni Lebensohl ni Rubensohl, mais « vol d’enchère »). D’avance, merci !
    Très cordialement,
    Virginie

    • Chère amie bridgeuse,
      Remarque préliminaire : j’ai inversé vos jeux pour mettre le déclarant en Sud. D’abord, bravo pour avoir pensé à ce squeeze qui améliore en effet vos chances de faire 6 ♣ (sur entame de l’♠A !). Par ailleurs, j’ai du mal à comprendre les enchères de votre partenaire. Même si vous ne jouez pas le Rubensohl, avec une chicane, une main 6-5 et 8 points d’honneurs, comment peut-il ne pas demander une manche ? Il a 11HL et un fit certain, donc au moins 16 ou 17HLD : le chelem n’est pas loin ! Mettons qu’il commence par un Texas ♣ (2SA en Rubensohl), il doit poursuivre par 3♥, forcing, et sur votre proposition de 3SA (refusée absolument avec une chicane ♠) dire tout simplement 4♥. Vous comprendrez alors qu’il est forcément 6-5 ♣-♥. Fin des enchères.
      Remarques en réponse à vos questions :
      1°) l’intervenant peut-il aller jusqu’à 3♠ ? Dans sa position de vulnérabilité, vert contre rouge, il peut peut-être tenter un coup de poker, en effet, avec 12 points d’honneurs dont 2 As. Ici, il aura de la chance, car son partenaire possède 4 atouts, et il peut réussir 2 piques, ou même un sacrifice à 4♠ contrés moins deux. Ceci dit, il aurait pu être « épaulé » par son partenaire, qui, même avec 2 points d’honneurs, aurait pu lui dire 3♠ au premier tour d’intervention. Alors, le sacrifice à 4♠ (contré) devient évident (sur 4♥), pour un top (sauf défense à 5♣ de l’ouvreur, et alors même 5♠ en défense peut se discuter…).
      2°) Fittée ♣ et maxi, devez-vous dire 4♣ à saut, ou 3SA avec l’arrêt ♠ ? Réponse : 4♣ sûrement pas (vous dépassez 3SA), la bonne réponse est 2SA si vous jouez le refus de transformation du Texas fitté (SEF), et ici vous entendrez (normalement) 3♥, forcing de manche. Dans votre « système » de la table, je pense que vous ne pouviez dire que 3♣ (votre partenaire peut avoir 0 point). Et lui, qui est le CAPITAINE, DOIT dire 3♥.
      3°) Le répondant a-t-il raison de faire le Texas ♣ alors qu’il a 5 cartes à ♥, certes assez médiocres ? Oui, car il a une « bombe ». Avec un jeu plus faible (3 points de moins), il doit assimiler son jeu à un 5-5 et commencer par un Texas ♥, puis passer.
      4°) Le répondant doit-il mettre 5♣, ou au moins relancer les enchères à 3♥ (ou 3♠ en cue bid) plutôt que passer misérablement ? Evidemment, voir tous les commentaires précédents.
      Bien cordialement vôtre,
      Olivier CHAILLEY

      • Comme tout devient simple avec vous 🙂
        Merci de tout mon coeur !
        (et vous avez vu juste, ce partenaire et moi rectifions toujours le texas … sauf si le texas est contré 🙂 mais ceci est une autre histoire)

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